Pourquoi Autrement... ?


    Certaines icônes présentées dans notre galerie s’inspirent des formes paléochrétiennes, romanes mais davantage coptes (monastère de Baouït). Si nous apprécions tous les styles iconographiques, on dira quand même que nous affectionnons particulièrement cette période paléochrétienne. Nous joignons un texte de présentation :

    « La peinture murale de l’Egypte préislamique, écrit le spécialiste de l’art copte : Mahmoud ZIBAWI, est connue par les fameuses fresques de Baouït en haute Egypte. Face aux créations de Constantinople, de Salonique ou de Ravenne, ces peintures paraissent au premier abord comme un rameau provincial de l’art byzantin. L’ensemble n’a rien de fastueux. La technique est réduite à ses moyens élémentaires. Le langage plastic garde cependant une grande force d’expression. Le dessin est esquissé habilement d’un trait pur et souple. Les couleurs sont vives et les tons simples. Les contours sont doublés de petites touches en demi-teintes. »


    La plus connue et celle qui résume sans doute le mieux ce style copte est certainement l’icône du Christ qui protège de son bras abba Ména. (Icône du VIIe siècle, conservée au musée du Louvre). François Boesphlug observe que « l’échange des regards se fait, non entre le Christ et Ména, mais entre eux deux et le spectateur, comme s’il s’agissait d’inviter ce dernier à entrer dans leur amitié afin de connaître à son tour l’indicible réconfort symbolisé par le bras protecteur et ‘adoubeur’ du Sauveur ». Frère Roger de Taizé a beaucoup aidé à faire connaître cette icône, il aimait la présenter comme l’icône de l’Amitié du Christ pour chacun de nous.


    Ces peintures coptes se distinguent par leur caractère monastique. C’était le travail de gens simples, moines, artisans, pour des gens simples (dans toute la noblesse de ce mot). L’esthétique n’est pas recherchée, ce qui compte c’est davantage la démarche de foi. Nous découvrons l’artisan au service de la Parole.

Voici comment on pourrait définir les caractéristiques de cette tradition : Tout est concentré sur le regard !


    La disproportion des personnages, à cause du volume de la tête sensiblement augmenté, veut traduire la prédominance du spirituel : Dieu est notre tête. On ne vise pas en premier lieu à peindre les traits du corps de la personne mais son âme. L'absence de naturalisme, d'émotion et de sensualité rappelle, en effet, que l'icône ne représente pas le monde de la chair. La diminution de l'accent corporel permet donc la mise en évidence du spirituel exemplifié par le regard, symbole de la vision intérieure. Les contours souvent très marqués renforcent le sentiment d'unité intérieure qui caractérise les saints, à savoir la force de l'Esprit Saint qui les habite.

 
    Des
yeux démesurément larges dominent un visage aux traits simplifiés. Le regard insistant, n’est pas sans rappeler ceux des sarcophages égyptiens et les portraits du Fayoum, ils traduisent la force de l'Esprit, l’immortalité, la vision eschatologique. Ces regards intenses, doux et bienveillants accentués par une frontalité parfaite donnent une présence impressionnante aux saints personnages. Nous sommes regardés ! Nous sommes concernés et nous devenons partie intégrante de l’icône. Etre regardé peut avoir des conséquences incroyables et le contraire peu devenir un supplice. Il est étonnant de constater dans les églises rupestres de Cappadoce que si les musulmans iconoclastes ont su préserver les peintures sur les murs, ils ont du moins grattés les yeux des personnages…Le regard est bien la partie la plus vivante, présente, communicante de n’importe quelle personne. O. Clément dans son livre ‘le visage intérieur’ attribut un texte à Saint Macaire le Grand qui définit les hommes déchus comme des prisonniers enchaînés de sorte qu’ils ne puissent jamais se regarder au visage.


    Nous avons des personnages déjà transfigurés, devenus « ophtalmos », « tout œil et tout regard » selon la belle formule d'un saint moine du désert de Scété. Saint Macaire dira d’ailleurs que nous avons deux paires d’yeux, l’une corporelle, l’autre spirituelle.

    Nous avons également un univers bidimensionnel avec une perspective inversée: l'espace s'étend vers celui qui contemple l'icône et le saint représenté introduit celui qui le regarde dans le monde de l'Éternité. En effet, la perspective inversée est une trouvaille exceptionnelle pour exprimer que le message de l’image transcende le temps et l’espace. L’image s’actualise alors dans l’aujourd’hui. Le spectateur devient engagé dans ce qu’il regarde. Existe aussi une perspective d’importance qui consiste à représenter le personnage principal en ‘taille héroïque’. Un hiératisme qui n’a rien de sévère, de dur. Les vêtements rigides effacent toute forme anatomique du corps pour mieux conduire le regard du spectateur vers le visage et établir une communion.

    Les personnages statiques comme dans les dessins d’enfants sont de face pour exprimer la pleine communion avec celui qui regarde. Picasso, même s’il n’était pas un iconographe chrétien, a su dire avec justesse : « J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant ». Garder son cœur d’enfant est un des enseignements du Christ Jésus. C’est sans doute avec des yeux d’enfants que l’on peut le mieux saisir cette iconographie populaire.

    Ce sont tous ces éléments qui guident et inspirent aujourd’hui notre travail. Nous ne voulons pas faire de la copie mais nous essayons de traduire, simplement, dans le même esprit qui animait les premières iconographes, la Bonne Nouvelle que le Christ Jésus apporte à notre monde. Etre regardé par le Christ, avec ce regard doux et humble, est l’expérience que nous souhaitons à tous ceux qui aiment les icônes.